Tout juste deux ans après la déflagration « Odd Love », le combo Chaux-de-Fonnier renvoie une nouvelle salve. Avec toujours la même envie de voir large, de titiller son noise rock et d’interpeller une société abreuvée de vérités alternatives qui laisse le climat sur le côté. Si l’urgence de « Everything We Love, We Destroy » se laisse apprivoiser avec finesse, écoute après écoute, l’album dévoile une formation qui gagne encore en mélodie et brille de mille feux. A quelques jours de la sortie de l’album, et à un mois de son vernissage au Romandie de Lausanne (12 et 13 décembre), Jona Nido (guitare), Louis Jucker (chant/guitare/claviers) et Luc Hess (batterie) nous ont offert un somptueux moment d’échange. Définitivement leur marque de fabrique.
J’aimerais démarrer, histoire de dessiner les contours de ce nouvel album, en vous demandant de me dire, en un mot, quel est votre état d’esprit à dix jours du lancement ?
Louis : Je dirais chanceux. Je me sens chanceux, content qu’on ait fait ça, content de la manière dont ça s’est passé, et je me réjouis que ça démarre, que la tournée démarre, et puis de découvrir tout ce qui va se passer par la suite.
Luc : Je dirais excité. Surpris aussi, parce que je ne me souvenais plus de la date de sortie de l’album. Je ne sais pas pourquoi, mais ce n’est pas la première fois, toutes les sorties, je ne les imprime pas. A moins qu’elles soient écrites quelque part. Puis tout d’un coup, c’est là et ça me donne un sentiment d’excitation et de surprise. Pardon, du coup ce n’est pas du tout un mot.
Jona : J’hésite entre privilégié et la vie. Je pense que je vais aller pour la vie, tout simplement, parce que l’on a fait exactement ça comme on le voulait. Et puis je suis impatient qu’il sorte, impatient de reprendre la route, donc la vie.
A nouveau en un mot, le disque lui-même, comment vous le définiriez ?
Jona : Facile. Je peux commencer ? Urgence.
Luc : (Longue réflexion) Maturité. Ça inclut plein de trucs.
Louis : Je dirais maison.
Nous voilà donc dans un trend qui dit que vous avez fait des choses à la maison, que vous avez beaucoup évolué, et gardé de l’urgence. Mais pour bien comprendre cet état d’esprit, revenons un petit peu en arrière. « Odd Love », c’était l’album qui avait en lui les ingrédients pour ouvrir des nouveaux univers, toucher un public plus large. Comment cela s’est-il passé ?
Jona : Le processus qu’on avait enclenché avec ce disque et les attentes qui en découlaient, au-delà du fait qu’elles se sont réalisées, ont amené du mouvement pour le groupe… enfin, disons, une avancée quelque part. Il y avait des gens au concert et ils ont été touchés par les paroles. Ça a généré beaucoup de belles discussions. On voit qu’on a touché un public plus large tout en consolidant celui qu’on avait.
Comment cela a-t-il conditionné l’arrivée de « Everything We Love, We Destroy » ?
Jona : Le virage pris avec « Odd Love » était déjà tellement implémenté que même avant le début de la tournée ça a déjà eu une influence sur le nouvel album. C’est d’ailleurs le moment où j’ai écrit les premières démos, c’était avant que « Odd Love » ne sorte. Donc tous ces termes dont on a parlé au début, maturité, maison, urgence, ce sont des choses que l’on avait déjà en tête au moment où j’ai commencé à écrire seul. Du coup, j’ai l’impression qu’on est dans cette continuité et j’ai hâte de voir comment est-ce qu’on va construire encore plus. Pour nous, petit groupe de punk de cave à la base, je trouve que ce qui s’est passé, si ça en restait là, ce serait déjà super. En vrai, tout ce qui arrive depuis toujours, c’est du bonus.
Maturité et chance. Qu’est-ce que vous avez voulu garder de « Odd Love », ou qu’est-ce que vous avez voulu un peu mettre de côté, pour avancer ?
Jona : (silence) Est-ce qu’on a voulu mettre des choses de côté ? Je ne suis pas sûr. Par contre, je parle un peu pour moi parce que c’est lié à la première période de maquette, il y a « We Missed the Parade », ce morceau plus punk/indie qui ouvre « Odd Love », qui était ce que j’avais en tête. Rapide, simple et court, on y retrouve l’idée de l’urgence. Et à côté l’envie de faire un disque et de ne pas passer trois ans à le faire. Enfin, le besoin d’exprimer plein de trucs. Après c’est une évolution stylistique naturelle, avec pour la première fois un bassiste (n.d.l.r. Kevin Galland qui ne pouvait être présent pour l’interview) qui a écrit des lignes de basse. Donc, tout l’enrobage est vraiment venu de manière organique, très naturelle.
Louis : On était contents de tout ce qu’on a appris et découvert en faisant « Odd Love » et on avait envie de continuer à expérimenter ça, mais avec plus d’urgence, avec quelque chose de plus direct.
Luc, on évoque la basse de Kevin pourtant, quelque part, tu restes l’architecte rythmique et tellurique de Coilguns. Comment as-tu évolué, par rapport à cette présence plus affirmée ?
Luc : Vu qu’on avait moins de temps pour le disque, Kevin a pris les rênes d’écrire ses parties assez tôt, alors que moi, j’ai un peu traîné. Déjà que c’est un super musicien, c’était réjouissant de jouer avec lui de toute façon. En plus ça m’a donné plein de pistes, d’autres orientations pour composer la batterie, comme une réelle section rythmique. C’était une carte à jouer en plus, méga intéressante et enrichissante. Aussi un peu comme une béquille à utiliser pour me poser par rapport à ce que je faisais d’habitude, où j’interprétais littéralement les idées de Jona.
Dans le sens inverse, Jona, qu’est-ce que ça a fait évoluer dans ta manière d’appréhender l’écriture ?
Jona : Je ne l’ai pas intégré directement parce que c’est vrai que j’ai commencé à écrire en juin 2024, quelques mois avant que « Odd Love » sorte. On savait qu’on avait Kevin dans le band, mais je ne peux pas dire que c’était conscient. J’ai juste écrit des riffs de guitare avec cette envie de simplicité, avec plus ou moins une guitare doublée. Alors, pour reprendre les termes de Kevin, naturellement il y avait de la place pour des arrangements et de l’harmonie à la basse. C’est d’ailleurs lui le premier qui a fait un retour, avec ses lignes sur mes guitares, sans batterie. Et ce qui est trop bien, c’est qu’une fois que Luc est arrivé dans le tas, on a commencé à avoir un vrai basse-batterie, ce qu’on n’avait pas dans ce groupe jusque-là. Tout d’un coup, ma guitare est presque devenue, pas accessoire… mais, avant, Coilguns c’était la guitare de Jonathan, dans tous les sens, dans tout ce qui n’était pas de la batterie, avec, bien sûr, Louis qui chante. Je prenais vraiment beaucoup de place. Là, tout d’un coup, ça a aussi permis à Louis, qui mène la direction artistique, de créer beaucoup plus de contraste et de dynamique. Avoir des couplets sans guitare, ça n’existait pas. Je me suis laissé porter un peu par le processus, et là je réalise que j’ai une place peut-être moins prépondérante et que c’est assez agréable de plus partager le cahier des charges avec les copains. En plus, ça défonce, parce que Kevin a un son et des lignes de basse qui défoncent, et avec Luc Hess, ça fait des étincelles.
Et Louis, comment est-ce que tu as senti une évolution par rapport à la place que tu pouvais donner au texte ?
Louis : Surtout il y a le fait que Kevin et Jona ont pris un rôle de plus en plus important sur scène avec les voix. Donc, ils se sentent à l’aise, s’impliquent et prennent du plaisir, je crois, à s’occuper des parties de chant. Ça donne une palette qui est vachement cool et l’envie de faire des textes qu’on peut porter de manière plus collective. On a toujours écrit à la première personne du pluriel, mais là, c’est encore plus fort du fait qu’il y a souvent des choses qu’on chante à trois ou des parties qu’on a arrangées vraiment pour que sur le disque on entende bien leurs voix, Kevin, toujours à gauche, Jona, toujours à droite. En fait ça me donne une impression plus collective que j’aime beaucoup.
Comment est-ce que tu viens intégrer tes idées de texte et ton écriture par-dessus la musique ?
Louis : J’ai un peu pris des notes, écrit des choses au fur et à mesure de la tournée, des discussions, des choses dont on parlait, auxquelles on se trouvait confrontés. J’ai un peu ramassé des petits cailloux au long de la route, et du coup j’avais déjà mon stock de choses. Après, en recevant les morceaux, en pistes séparées, je peux commencer à faire des puzzles, à greffer mes idées de texte. Cette partie je la fais seul dans ma chambre, sur un ordi, en réfléchissant à comment ça va être cool de jouer à plusieurs. Après, je leur envoie une version, racontant à quoi ça pourrait ressembler. Et à partir de là, on ping-pong dans tous les sens. On essaie des trucs, change une partie, Luc va refaire une batterie, un riff va changer, on rajoute du piano. J’aime bien ce moment où je reçois toute la matière brute et je peux l’assembler un peu comme je veux.
Et à quel moment se dessine pour cet album une approche bien plus frontale, avec des thématiques balancées franco ?
Louis : Avec la sortie et la tournée « Odd Love », on s’est trouvé une place assez belle. Notre public a pas mal évolué, s’est beaucoup élargi. Ce qu’on faisait avant avec des textes volontairement cryptiques et énigmatiques, avec de la musique de cave, étrange, difficile à suivre, des performances challengeantes pour nous et pour le public, c’était un peu le point de départ de ce groupe. Au fur et à mesure de la tournée on a pu mettre tout ça à jour et se dire que de jouer devant des publics beaucoup plus larges, d’être plutôt à la recherche d’intelligibilité que de mystère, ça donnait envie de prendre soin de ce qu’on a envie de raconter. Dans ce sens-là, on avait envie de faire des textes qui parlent de choses qui nous questionnent, qui nous perturbent, des choses qui nous habitent, qu’on a envie de partager avec le plus de gens possible, pour répondre à ces questions, pour en faire quelque chose et ne pas se laisser abattre. Ça donnait envie, en tout cas de notre côté, que le message soit clair. On espère qu’il l’est, mais qu’il est aussi invitant, pas dogmatique, pas donneur de leçons. Plutôt qu’il invite à réfléchir et qu’on ne reste pas seul face à ces questions.
Luc : Il y avait cette idée de poser les textes de manière un petit peu moins… je vais utiliser un grand mot, poétique, plus frontale, plus lisible. Comme inviter directement le max de gens à pouvoir réfléchir sur des propos qu’on peut assez facilement comprendre avec moins de métaphores et de choses comme ça.
Jona : Ce truc d’intelligibilité, c’est une question que, déjà sur « Odd Love », on s’est posée. C’est passé par le titre et par l’image. Il y a eu une volonté de simplification dans tout, même dans l’imagerie du groupe sur scène avec les symboles qu’on utilise. On a des grands drapeaux derrière nous, avec une esthétique de pictogramme pour que ce soit lisible. Un grand cœur coulant ça paraît un petit peu adolescent, alors qu’en fait ça véhicule vachement bien le propos de fond. On a juste continué ce travail sur ce nouveau disque. Et je trouve que c’est hyper beau de pouvoir toucher les gens avec nos mots aussi, pas juste avec l’énergie qu’on a sur scène.
Louis : Je crois qu’on a la chance d’avoir une tribune. Alors, bien sûr, on n’est ni célèbre, ni particulièrement exposé, mais on a quand même l’opportunité de réunir une centaine de personnes un soir de semaine pour faire un concert, partager quelque chose. C’est une chance et je pense que c’est aussi important pour nous d’utiliser ce moment pour mettre certains thèmes sur la table et d’inviter les gens à en parler ensemble. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de débats qui sont bloqués, un rapport à la réalité de l’information qui est assez flippant en ce moment. Je sens que les gens sont très seuls face à ça. C’est difficile à la fin de savoir quoi faire, penser, dire, comment réagir, être juste, pertinent, comment s’investir, participer et comment réparer. Il y a beaucoup de ces questions-là chez les gens, et j’ai l’impression que si au moins on en parle sur scène on est en train déjà de faire quelque chose. On espère que ça aide les gens à se sentir moins seuls avec ces questions, que ça aide à organiser un peu des débats. Et comme je le dis toujours, à ne pas se laisser abattre, à retourner à la maison avec un peu la niaque.
En regard de ce type d’échanges, du fait de permettre aux gens de rentrer chez eux avec quelque chose de positif, cela veut dire que dans votre esprit, la musique est encore capable aujourd’hui, malgré la manière dont elle est consommée, canalisée et formatée par les plateformes de streaming, d’être porteuse d’un simple plaisir et d’une interaction ?
Jona : Oui c’est encore possible et c’est bien triste que malheureusement ça devienne presque un manifeste de le faire. Je pense que c’est ça aussi la plus-value de ce groupe. On amène une interaction en concert, bien que notre musique de prime abord puisse paraître un peu violente. Mais l’amener avec le cadre dans lequel on l’amène, avec la positivité dans lequel on l’amène, l’invitation à se rencontrer et à parler, sans jugement, je pense que c’est hyper précieux. Et nous, on se nourrit évidemment beaucoup de ça aussi. Le biais que créent les plateformes, le formatage, c’est une espèce de continuité de la globalisation. Avant on nous foutait des McDo partout, maintenant on a le McDo de la musique, c’est les plateformes de streaming. Ce sont des questions qui m’intéressent beaucoup, à quel point ces plateformes et leurs formats s’implémentent dans nos cerveaux de manière insidieuse, même quand on pense qu’on fait de la résistance. C’est d’autant plus insidieux qu’il n’y a pas quelqu’un qui t’appelle pour te dire il faut faire les choses dans ce format-là. C’est tellement devenu un standard, que du coup je pense que c’est difficile de ne pas créer, en s’imposant ces formats, parce que c’est ça que demande l’industrie et, à force, ce que demande le consommateur maintenant. C’est vachement dur de se défaire de ça. Avec la dématérialisation, il y a une sorte de déshumanisation globale, de désinformation, qui fait qu’on s’isole encore plus. Donc là au milieu, aller transpirer sur scène en hurlant des paroles qui touchent le plus de gens possible, en faisant des sourires, puis en se faisant des câlins à la fin, ben ça paraît méga précieux, et ça paraît encore possible. Bien sûr, on n’est pas les seuls du tout à faire ça, mais c’est vrai qu’il faut tenir bon pour ne pas se faire absorber.
Cette industrie de la musique, c’est un thème qui est abordé sur « Perfect Fit Content » en conclusion de l’album. Vous avez toujours revendiqué le côté fait main, do it yourself. Quelle est la réalité de l’évolution de Coilguns par rapport à ce côté indépendance et fait main ?
Jona : Je pense qu’il n’a jamais été autant présent. Même si on a déjà fait des disques nous-mêmes, là on l’a fait littéralement chez nous. On a fait venir les gens avec qui on voulait bosser chez nous. On sort toujours nos propres disques, sur notre propre label, dans les mêmes locaux où on a enregistré le disque. Evidemment on a un entourage, mais on s’occupe de prendre des décisions, de faire nous les timelines, on dépense nous l’argent. Même jusqu’à l’artwork qui a été brodé à la main sur du carton, c’est Louis qui a fait toute la direction artistique. Ce n’était même plus une discussion de savoir si on allait se dé-DIY-iser ou pas. On a décidé de mettre la tête dedans et de la plonger le plus profond possible. Je ne sais pas ce qu’on peut faire plus nous-mêmes.
On a pas mal parlé de l’évolution de la musique de Coilguns, de ses facettes de plus en plus diversifiées. Quels sont encore aujourd’hui les espaces à défricher, à découvrir, à creuser ?
Jona : Ah Wouaw. Là je m’excuse, tout d’un coup j’ai une partie de mon cerveau qui a vu ça littéralement et je pensais à des espaces à défricher. Mais ce n’est pas de ça dont on parle.
Des espaces créatifs à défricher.
Jona : J’étais en train d’imaginer justement des vieux entrepôts.
Ça peut aussi passez par là, mais c’était plutôt dans l’esprit créatif de la musique. Comment vous les voyez ces espaces à découvrir, à défricher, à inventer ?
Jona : Pour ma part, je ne les intellectualise pas trop. Parce que je ne sais pas faire ça du tout. J’aimerais bien des fois, en l’occurrence. Quand tu passes autant de temps en tournée, il y a plein de discussions. Parfois le matin au petit-déj’ en solo avec les copains, d’autres fois après un super concert à 2h du mat’ avec une bière à philosopher sur la vie. Puis après il y a les problèmes des uns et des autres, autant que la musique qu’on écoute dans le van, les nouveaux trucs qu’on se fait écouter. Tout ça, de manière silencieuse, ça dessine un petit peu là où on va aller. Et tout d’un coup vient le moment de créer et il y a non seulement ces expériences qu’on partage ensemble, autant les différents projets individuels. Ça peut vraiment prendre toutes sortes de formes. Ce n’est pas quelque chose qu’on anticipe. C’est une conséquence de la vie qui se déroule ensemble.
On retombe sur la vie, et ces mots, chance, excitation, maison, maturité, urgence, que vous avez évoqué au début. On boucle sur une très belle cohérence. Comment est-ce que vous les revoyez?
Louis : Je persiste et signe.
Jona : Je crois que ça montre qu’on est bien dans nos pompes avec tout ça. Ces mots, ce n’est une surprise pour personne dans le groupe, on s’y reconnaît tous. Le feeling de faire ces interviews est super, c’est pour nous comme faire des petites réunions de famille avec, j’allais dire, un oncle foireux, mais ce n’est pas le cas ici. Ça résonne assez avec moi. Ce sera bien, parce que ça nous permettra d’avoir ces termes prêts pour la prochaine fois qu’on nous pose la question (rire).
Luc : Effectivement, d’arriver au bout de ça et que tu nous ressorte ces choses-là, j’ai l’impression que c’est exactement un bon condensé de tout ce dont on a parlé.
Coilguns, album « Everything We Love, We Destroy », Humus records, sortie le 6 novembre 2026.
En concert vernissage les 12 (sold out) et 13 décembre au Romandie, à Lausanne.
Propos recueillis par Yves Peyrollaz
Photos de Andy Ford fournies par Coilguns.