Dans le nouvel album solo du bassiste de Birds In Row, il y a des rêves brisés, des gens qui l’enfoncent, des nuits d’insomnie, des larmes. Mais il y a surtout de la lumière et de l’amour. Avant son passage à Fribourg le 22 octobre au Nouveau Monde, le Lavallois nous raconte cette aventure au bord du gouffre, comme il le fait sur les onze titres de « No Hard Feelings », sincèrement et sans artifice.
Cet album revient sur des événements qui ne sont pas simples pour toi. Raconte-moi comment les choses en sont arrivées à ce point où ton parcours se retrouve au bord du gouffre ?
J’essaie encore de le comprendre, je travaille un peu avec ma psy. Il y a beaucoup d’éléments dans cet album, ne serait-ce que son nom et certains morceaux, qui font référence à un moment que je qualifie de traumatique. C’était à peu près quand l’on commençait à gérer la sortie de l’album « Gris Klein » avec Birds In Row et moi la sortie de mon album « Enjoy The View ». Il y a eu tout un mic-mac de label, manager et compagnie. J’ai très mal vécu une situation où je commençais à être en porte-à-faux, parce que mon album allait sortir sur le même label que celui de Birds In Row, Deathwish, et qu’à ce moment-là le manager du groupe nous emmenait vers un autre label, et moi je ne devais pas mettre au courant Deathwish. Enfin, un gros merdier. Ce qui a été traumatique pour moi, c’est que ça s’est étalé sur un an et demi, période pendant laquelle je sentais bien que les choix du manager allaient m’entraîner vers ce qui s’est passé, c’est-à-dire mon label qui annule tout trois jours avant la sortie du premier single « Horizon ». Le pire scénario que j’avais imaginé est arrivé et je l’ai très mal vécu, rapport aussi à mon amitié avec la personne qui était devenue manager de Birds In Row. Il connaissait mon projet solo et savait ce que cela représentait pour moi, mais j’étais dans son angle mort et ai été vachement déçu.
Comment cette situation a-t-elle impacté ton travail ?
En quinze ans de projet solo, j’avais vraiment créé un idéal dans ma tête. J’allais sortir mon album sur un vrai label qui a de la portée. Ma réaction pendant les deux semaines qui suivent le mail de Deathwish qui annule tout, c’est : j’arrête la musique. J’en ai marre, il y a trop d’anxiété, trop de trucs négatifs pour peu de positif. Mais avouons que sur ce label, ma musique c’était un peu un ovni et c’était facile après pour notre manager de dire qu’ils m’avaient fait un sale coup. Mais moi je comprenais que s’il n’y avait plus Birds In Row sur ce label, mon album n’avait rien à y foutre. J’en ai vraiment voulu au manager qui était un pote et à qui je ne parle plus depuis ce moment-là. Donc il y a un morceau, « Gaslighter », qui clairement parle de lui. Et le nom de l’album « No Hard Feelings » c’est ce que m’a dit le boss de Deathwish quand il m’a fait un mail pour tout annuler et qui finissait par : « Allez, sans rancune ! » Je trouvais ça cool comme nom d’album, parce qu’à l’époque je l’ai choisi pour le côté sarcastique, mais là je me dis qu’à l’avenir en fait il y aura un côté forgiveness aussi. Avec le recul, si ça se trouve quand l’album sortira, je serai au point de me dire : « bah oui, allez, on va en finir. » Je ne sais pas si j’en suis encore là mais je sens que ça pourrait être le chemin de l’album.
Qu’est-ce qui t’a raccroché à Birds in Row ?
Je pense que c’est le moment avec Bart et Joris où on est sur scène et aussi quand on fait des compos. Par contre durant la tournée il y a eu des moments durs parce que le sujet devenait tabou, et du coup on n’en parlait pas. Quand il se passait un truc pas cool avec le nouveau label et que je me disais « on a changé pour rien », les gars ils n’osaient rien dire. Restait le moment où on faisait de la musique, on était tous les trois, et c’était quand même mes potes et un album dont je suis fier. Mais c’est clair que quand « Gris Klein » est sorti j’étais dans un moment hyper amer.
Comment se fait le chemin pour en arriver à l’écriture, à la musique, pour faire de ce travail une forme de thérapie ?
J’ai toujours eu la sensation que mon projet solo c’était ma thérapie, et là j’en ai encore plus le cœur net. Mais c’est la première fois que ça ne me suffit pas. Il fallait que j’aille vraiment en thérapie pour ces évènements, mais en plus en parallèle on en a commencé une familiale pour d’autres soucis du passé. En termes de compos, ce moment traumatique, qui en gros se passe entre mars 2022 et la sortie de « Enjoy The View » chez Humus en mars 2023, il y a deux morceaux que j’ai écrits très vite, « The Garden » qui est sur l’album et un autre qui s’appelle « Never Said It Out Loud » que j’ai volontairement extrait de l’album et qui sortira sûrement plus tard. C’est un morceau où je prends conscience que ce trauma m’emmène vers une dépression, où j’écris clairement que j’ai plus trop envie d’être là. Ces titres sont vraiment juste sur la sensation. La suite vient avec plus de recul. Quand je pense à des trucs, je les note sur mon téléphone et je me retrouve avec plein de bouts de texte un peu tout en désordre. C’est en participant à un stage proposé sur Instagram qui s’appelle School of song avec la chanteuse de Big Thief, Adrianne Lenker, auquel je m’étais inscrit en mode cadeau de Noël, que la suite s’est dessinée pour deux morceaux. Le thème du premier cours c’était composer un morceau sur un instru ou un accordage que tu ne connais pas. Comme il s’avère que le seul texte qui était un peu fini était « Collateral damage » (le premier titre de l’album), j’ai trouvé que ça marchait bien, et j’ai fait ce morceau en trois jours. D’habitude je compose hyper lentement, donc je me suis mis en mode, « vas-y vraiment, fait-le à fond ». Ensuite il y a eu un autre cours axé sur les textes et ça a donné « For The Best ». Et puis il y aussi un truc tout bête qui s’est passé pendant cette période. Il fallait que je m’enregistre pour avoir quelque chose de présentable après chaque cours, mais perso je faisais des compos guitare voix sur mon téléphone, je n’ai jamais eu besoin de faire des démos. Vingt-cinq ans de musique et même pas de matos pour s’enregistrer… Du coup ça m’a mis le pied à l’étrier d’avoir une petite carte son, d’avoir mon setup pour le cours, et derrière, ça m’a vraiment lancé pour bosser sur toutes les idées, les débuts de riffs de guitare que j’avais. « Gaslighter », puis « Doomscrolling » sont arrivé vite. J’ai réussi à enchaîner comme ça.
Ça a vraiment permis de suivre un nouveau cheminement, est-ce que c’était un changement t’aidant à avancer?
C’était un renouveau et une forme de lien. Dans cet album, au-delà de l’histoire, c’est aussi une exploration pour renouer avec la passion. Parce que mon mal-être il est au-delà du trauma factuel, il est là depuis que j’ai créé mon projet solo par dépit de ne pouvoir tourner avec le groupe que j’avais à l’époque avec mon frère qui s’appelait As We Draw. Le projet avait pris plusieurs formes avant d’en arriver à du post-hardcore. De son côté Birds in Row, dont je n’avais pas encore intégré les rangs, commençait aussi, sauf que le groupe s’est mis à tourner à fond direct. Moi c’est ce que je voulais faire, sauf que je sentais que ce n’est pas ce que voulaient, ce que pouvaient, faire les autres. J’en ai développé une extrême frustration et pour la première fois les trajectoires de mon frère et moi se sont désolidarisées, alors que même si on a un an et demi de différence, on a une jeunesse de jumeaux, avec les mêmes passions, roller, skate, on avançait tout le temps ensemble. Mais là, moi je voulais faire de la musique, écrire, composer, faire du live, et Amaury lui s’épanouissait vachement dans l’enregistrement des groupes et la pédagogie. C’est le premier truc qui me cause une petite blessure, qui trahi ma conception de la musique. Pour la première fois, je sentais que ça me poignardait dans le dos. Et je me suis rappelé que je l’avais écrit dans un texte d’As We Draw. C’est là que j’ai commencé à écrire pour de vrai, et écrire pour moi et créer mon propre projet. Du coup je suis toujours en train d’écrire ce mal être. Et là il est d’autant plus concret avec ce trauma factuel qui me le remet en face et qui me fait comprendre que j’ai toujours un problème quelque part là-dessus.
Ces événements ont fait que tu es parti en solo, mais aujourd’hui tu reviens avec un album qui est construit avec d’autres musiciens. Est-ce que c’était une manière de revenir un peu sur ce qui avait été abandonné à ce moment-là? Ou est-ce que tu avais besoin d’une autre forme de béquille pour construire cette étape-là?
C’est marrant que tu utilises le mot béquille, parce que c’est souvent le mot utilisé pour les antidépresseurs. Mais oui je pense qu’il y a clairement de ça. Il y a aussi tout simplement l’envie purement artistique d’avoir des arrangements. Il y a l’évolution de mes deux albums avec des loops, des synthés, qui arrivaient purement techniquement en live à une forme que je trouvais cool parce que je pouvais vraiment quasiment tout jouer sans ordi et que ce soit tout de même fidèle à l’album. Mais si je commençais à avoir encore plus d’arrangements, la forme solo me plaisait moins, je n’avais pas envie de tricher. Je ne voulais plus être dépendant de trop de machines et trop de machins, que ce soit trop cérébral. Je voulais rejouer avec des humains tout bêtement, parce que je pense que je me suis senti très seul dans ce moment où mon album s’arrête et que je fais toute une tournée de « Gris Klein » mais en ayant l’impression que je suis seul. En fait, avec Birds In Row, qui plus est une fois qu’on tourne, on ne répète plus, on ne compose plus. Et en solo j’avais la sortie d’« Enjoy The View », mais je tournais tout seul et répétais tout seul. Je me suis dit putain mais comment je suis passé de quand j’avais 18 ans à avoir cinq groupes, à tourner deux projets mais avoir l’impression de faire de la musique tout seul tout le temps. Ce sont des thèmes de l’album aussi. Et je me suis dit bah non en fait là j’ai un peu fait le tour de la forme solo et je veux revenir à la forme groupe que j’avais déjà essayé avec Throw Me Off The Bridge (un autre projet solo) donc c’est un peu un retour à ça aussi.
En dehors de ces événements, en dehors de la musique, qu’est-ce qui nourrit ton univers ?
Je pense que c’est toutes ces réflexions sur ma vie. Je suis quelqu’un qui fait beaucoup de balades. Quand au bout d’un moment je sens que ça ne va pas et que je ne sais plus quoi faire de mon corps, je sors et je marche. D’où le « Roaming the Sidewalks » dans « Hangover Blues » par exemple. Et puis je mate vraiment plein de séries. Comme mon cerveau a du mal à s’arrêter, surtout depuis ce moment traumatique, j’ai commencé à faire des insomnies. Et je sais que les séries ça me permet de faire décrocher mon cerveau. Des fois, j’y trouve de l’inspiration, dans des trucs touchants, des trucs humains.
Et si tu veux aérer ton esprit, qu’est-ce que tu vas écouter, quel est alors ton rapport à la musique ?
Récemment, c’était un peu particulier parce que, comme j’ai eu pas mal de soucis d’oreilles, genre acouphènes et hyperacousie, il y a des périodes où je n’écoute vraiment pas de musique. Et en tournée, par exemple dans le van, je n’écoute pas de musique pour passer le temps. Mais c’est un truc qui me manque. Par contre quand j’étais en train d’écrire « No Hard Feelings », j’étais quand même pas mal en train d’écouter des choses qui sont des influences de l’album. Je suis un gros geek aussi des pédales d’effet. Donc, je fouille pas mal sur YouTube. Là il y a un lien ludique et technique à la musique, et aussi expérimental, avec la volonté de trouver comment faire des textures nouvelles, des sons qui me paraissent nouveaux. Dans les peu de moments que je m’octroie à écouter de la musique, de manière récréative, j’adore conduire et écouter de la musique par exemple. Il y a un morceau là-dessus, tu vois, « Engine Off ». Et j’adore écouter de la musique en cuisinant. Ce sont un peu les deux moments qui me restent.
L’album, c’est des rêves brisés, des gens qui t’enfoncent, des nuits d’insomnie, des larmes. Le tableau est sombre et la musique, elle, est lumineuse, presque pop. Comment est-ce que tu construis sur des idées sombres une musique aussi lumineuse?
Je ne l’ai pas intégralement conscientisé. Mais à la fois je crois que je l’ai un peu fait sur certains morceaux, ne serait-ce déjà que par l’ironie du titre. Je sais que j’ai fortement joué là-dessus, en tout cas pour « Collateral Damage » et « Gaslighter ». Sur ce morceau je dis les trucs les plus vénères et il est tout mignon. Même le riff de guitare est tout mignon. Sauf à un moment donné où ça se darkise à la fin, mais hop ça revient tout de suite sur les (il chante) « Too little, too late, too little, too late… » Ça m’a fait trop marrer de répéter cette phrase en mode tout mignon. C’était un truc qui me plaisait de dire ces choses-là, mais sous cette forme-là. Et sur « Collateral Damage », il y a de ça aussi. Ça démarre avec une ritournelle, cet accordage particulier qui sonne un peu irlandais, et soudain, les refrains deviennent quand même un peu deep. Du coup c’est un morceau qui ouvre bien l’album parce qu’il montre que ça va être entre deux chaises. Ça me faisait du bien de mettre des arrangements punchy, lumineux, juste pour le kiff de ce que j’entendais et de ce que ça me procurait comme émotion.
Sortir comme premier single, « Drawing the Line » qui est le titre le plus rock de l’album, c’était pour donner directement une direction, pour dire je fais quelque chose de différent ?
Oui. J’ai réfléchi pas mal, parce que je m’étais dit qu’ouvrir l’album par « Gaslighter », c’était cool, mais ça allait faire la même intro que « Enjoy the View ». Et j’avais du mal aussi à ouvrir l’album par autre chose que « Collateral Damage ». Mais par contre, en single, le premier truc que j’ai envie de sortir, c’est quelque chose où les gens captent que ça ne va plus être comme avant. « Drawing the Line » avait un format un peu facile, trois minutes, parfait pour faire un clip. Et puis il représente bien le thème de l’album global, parlant justement cette désolidarisation avec Bart et Joris.
Dans « Doomscrolling », tu conclus en disant je ne suis pas vraiment du genre guerrier, je suis plutôt du genre à m’inquiéter. Mais en fait, guerrier, tu l’es quand même parce que tu as pris tout ça à bras le corps, tu as osé poser ça de manière frontale.
C’est cool de le dire, et c’est quelque part l’essence même de ce projet. Pourtant, de par les textes, avec tant de choses factuelles, des personnes précises, des moments précis et des phrases précises, c’est vulnérable.
Comment vois-tu la différence entre te dévoiler, te mettre à nu tout seul, ou chanter en groupe avec Pain Magazine, avec Birds in Row ou d’autres groupes ?
Quand j’ai démarré en solo sous le nom Throw me off The Bridge j’ai mis vachement de temps à comprendre comment j’allais trouver ça cool. J’avais envie d’écrire, d’enregistrer, j’avais envie de sortir l’album et de jouer les compos tout seul. Mais lors des premières dates, j’ai eu vachement de mal à kiffer faire le concert tout seul. Déjà de par le style musical, je ne finissais pas complètement en sueur et n’avais pas l’impression d’avoir fait un vrai concert. Il y avait aussi un truc dans le partage avec les gens, quand personne n’était là pour écouter (rire). C’était dur et j’avais du mal à ne pas chanter du coup juste pour moi. Puis j’ai eu un déclic, après septante-cinq, huitante dates, qui m’a fait comprendre comment j’allais passer un concert solo cool. J’ai compris que je ne pourrai pas trouver ce que je kiffais tant dans les concerts en groupe, le fameux truc que j’avais avec mon frère dans As We Draw, je ne l’aurai pas tout seul, ce sera autre chose. Ce qui est dur c’est que la notion de partage elle est induite quand t’es en groupe, alors que la notion de partage tout seul sur scène elle va dépendre de l’écoute et de l’envie des gens à partager aussi.
Quentin Sauvé, album « No Hard Feelings », Humus records, sortie le 16 octobre 2026.
Propos recueillis par Yves Peyrollaz
Photos studio de Jodie Rozack, avec l’aimable autorisation de l’artiste