Philipp Anthony Campbell nous a quittés ce vendredi 13 mars 2026, à presque 65 ans, soit une année avant l’âge ordinaire de la retraite dans son pays de Galles natal.
Il vient tristement rallonger la (trop) longue liste des personnalités du rock avec lesquelles j’ai eu le privilège de m’entretenir: Lemmy, Chris Cornell (Soundgarden, Audioslave), Mark Lanegan (Screaming Trees, QOTSA), Gary Moore (Thin Lizzy), Scott Weiland (Stone Temple Pilots, Velvet Revolver), Steve Lee (Gotthard), Bernie Marsden (Whitesnake), Paul Gray (Slipknot), Scott Columbus (Manowar), William Mecum (Karma To Burn) et Micka Chamberlain (Dolly).
L’interview qui suit a été publiée dans Le Journal du Jura et dans Le Nouvelliste en octobre 2016, soit moins d’une année après le décès de Sir Ian «Lemmy» Kilmister. Nous avions rencontré son loyal guitariste (de 1984 à 2015, soit d’«Orgasmatron» à «Bad Magic») dans les coulisses du Kofmehl de Soleure. En juin de l’année suivante, le groupe publiait (étonnamment) un EP de ce concert, intitulé «Live at Solothurn».
Très enjoué, il m’avait prévenu tout de go: «Tu as 15 minutes, pas une de plus. Si tu dépasses le temps imparti, tu devras me tirer une pipe!» Avant d’éclater de rire. Inutile de préciser que j’ai anxieusement regardé ma montre tout au long de l’entretien.
Nous la publions à titre d’hommage à un éternel bout-en-train, un riffmeister doublé d’un soliste hors pair mais sous-estimé, toujours prêt à lever le majeur avec tendresse, un bonnet ou un chapeau vissé sur la tête en toute saison. Un soldat du rock, bras droit du Général Kilmister. C’est Mikkey Dee qui doit se sentir seul.
Comment poursuivre sa route sans Lemmy?
Le sympathique Gallois a officié au sein de Motörhead pendant trente-deux ans au fil de dix-sept albums. L’homme aux quatre cents guitares poursuit son processus de deuil aux côtés de ses trois fistons.
Jouer du rock en famille n’est pas habituel. Comment cela se passe-t-il?
Phil Campbell: C’est tout simplement fantastique! Mes fils sont tous nés en octobre, à quatre ans d’intervalle: Todd (guitare) le 6, Dane (batterie) le 9 et Tyla (basse) le 27. Autant te dire que le mois d’octobre me coûte très cher en cadeaux! (rire) Quand ils étaient petits, je les emmenais souvent le dimanche dans des endroits où il y avait de la musique, ils ont donc été habitués à cela. Mais jamais je ne les ai forcés à en faire eux-mêmes. Quand mon aîné a vu le jour, nous l’avons appelé Todd Rundgren, en hommage au guitariste que j’admire. Quand un jour mon fils a rencontré le guitariste, ce dernier lui a fait une dédicace: «De la part de Todd Rundgren pour Todd Rundgren»! (rire) Mes fils adorent la musique.
Dans quelles conditions ce projet familial est-il né?
Nous avions déjà joué pour le plaisir dans des pubs il y a quelques années. Mais le déclic s’est produit en 2012 à la fête des trente ans de Todd. Nous avons joué des reprises avec notre ami Neil Starr, le chanteur de Dopamine et Attack! Attack! Nous y avons pris un pied géant. Depuis que Lem’ est décédé… Excusez-moi, c’est très difficile d’en parler pour moi… J’ai perdu mon frère… Nous avons plus de temps à présent pour ce projet et avons décidé d’écrire nos propres titres. Mais il nous fallait un nom plus sérieux que Phil Campbell’s All Starr Band. Quand j’ai dit à ma femme que nous avions opté pour Phil Campbell & The Bastard Sons, elle ne m’a plus adressé la parole pendant trois jours! (rire) Dans la foulée, nous avons été invités par le Wacken Open Air et tout s’est enchaîné.
Est-ce différent de jouer entre amis?
La famille, c’est ce qu’il y a de plus précieux. Donc lorsque nous nous chamaillons, nous faisons attention de ne pas nous blesser. Les deux seuls membres de la famille qui ne font pas de musique, c’est ma femme et mon chien. Ce sont des musiciens exécrables! (rire)
Quels sont vos projets dans l’immédiat?
Notre EP, qui contient cinq compositions, est sur le point de sortir. Il est le fruit d’une collaboration à cinq, chacun y a apporté sa griffe. Mais nous avons l’intention de sortir un LP, comme on dit dans le jargon des fans de vinyles. Je travaille en parallèle sur mon album solo, le tout premier. Heureusement que je suis si occupé, sinon je finirais en prison. Vous savez, c’est très facile pour moi de finir en prison.
Quelle sorte de père avez-vous été?
Il faudrait poser la question aux garçons. J’aime à penser que j’ai été un bon papa, un bon conseiller. Leur amour, c’est la chose la plus importante dans ma vie. Et puis je suis marié depuis trente-six ans! Tous ont été patients avec moi, car il m’arrive de déconner. Il m’est arrivé d’avoir des moments de confusion, mais j’ai toujours pu compter sur leur amour. Et eux aussi.
Quelle est la signification de ce doigt d’honneur que vous faites souvent sur les photos?
Il n’y a aucune signification particulière dans ce geste. Rien de politique, rien d’intellectuel. C’est juste que cela me semble naturel de le faire. C’est presque devenu un geste affectueux. Lemmy disait toujours: «Il ne faut jamais sourire sur les photos. Il ne faut pas paraître cool».
Comment choisissez-vous les titres que vous reprenez sur scène?
Il s’agit de chansons qui m’ont accompagné pendant une période précise de ma vie ou tout simplement d’un morceau que je trouve excellent. Je ne joue que mes chansons préférées, comme «Sharp dressed men» de ZZ Top, «Sweat leaf» de Black Sabbath, «Heroes» de Bowie, «Rosalie» de Bob Seger ou «Silver machine» de Hawkwind. J’ai même eu l’audace de jouer «Nutbush city limits» d’Ike et Tina Turner, même si j’ai dû en convaincre mes fils. Nous jouons évidemment des titres du répertoire de Motörhead, mais pas forcément les plus connus, comme «Going to Brazil», «Orgasmatron», «Born to raise hell», «R.A.M.O.N.E.S.» ou «Deaf forever». Pour introduire chaque chanson, je déclare: «Et voici ma chanson préférée!» J’ai tellement de chansons préférées.
Pour notre part, nous apprécions particulièrement les titres plus bluesy ou mid-tempo de Motörhead.
Merci. C’est vrai, le blues est ancré dans Motörhead. Lemmy avait coutume de dire: «Nous ne sommes pas un groupe de heavy metal. Nous jouons du blues. Mais nous le jouons fort!» (Phil Campbell est en pleurs) Vous savez, les trois mois qui ont suivi la mort de Lemmy, j’étais comme en état de choc. J’ai pensé que ça irait mieux avec le temps, mais c’est encore bien pire depuis. Vous savez, j’ai passé plus de temps avec lui qu’avec mon épouse. J’ai perdu mon frère…
Texte : Pascal Vuille
Photos : Davide Gostoli (Caribana 2013 et Rock Oz Arènes 2014)



