“On a monté une structure pendant 4h, Lenny Kravitz ne l’a pas utilisée”
Cette année, le Paléo fête un anniversaire spécial. La Golden Team a 20 ans. L’équipe technique de la Grande Scène est l’une des plus convoitées du festival. Pour l’occasion, on a rencontré Julien Rouvet, dans la Team depuis 14 ans.
C’est à un moment plutôt détendu que l’on débarque au bar de la Golden Team. Ce samedi, les premiers ont commencé leur journée peu avant 6h du matin pour décharger notamment les six semi-remorques de Katy Perry. Il est 15h30, le premier concert ne sera lancé que dans trois heures. C’est le calme avant la tempête.
À la Paillotte, juste à côté de la Grande Scène, on retrouve Julien Rouvet. L’horticulteur-paysagiste a rejoint la Golden Team il y a 14 ans, sans vraiment de connaissance sur le métier de roadie. Il nous raconte le quotidien de cette équipe d’élite et se remémore quelques souvenirs.
Tu as donc tout appris sur le tas lorsque tu as rejoint la Golden Team ?
Exactement. Je ne savais pas ce qu’était un XLR, je ne savais pas ce qu’était un RJ45… C’est des noms de câbles pour les lumières ou le son. J’ai eu la chance d’avoir un ami qui travaille au Dôme qui m’a permis d’intégrer l’équipe. Je sortais de trois semaines de boulot au Montreux Jazz, il m’appelle et me dit “tu veux toujours venir bosser au Paléo?” Et me voilà dans la Golden Team.
Comment était l’ambiance quand tu es arrivé?
On avait encore l’ancienne scène, et un espace qui était beaucoup plus grunge, rock, metal. Tous les anciens écoutaient beaucoup plus de metal, donc ça envoyait du metal toute la journée, c’était vraiment cool. C’était une bande d’animaux (rires)! C’était incroyable de les voir décharger les camions.
Du coup, par quoi tu as commencé?
J’etais au praticable, ça consiste à monter des plateaux sur la scène avec des pieds de différentes hauteurs. Sur ces plateaux vont venir se placer des batteries, des guitares, un clavier ou le chanteur et puis c’est des plateaux qui sont montés sur roulettes ou qui restent fixes. Pendant les changements de plateau on va aller déplacer tout ce matériel pour l’amener en avant scène ou le déplacer d’un côté ou de l’autre. Et après on redémonte tout, on remet ça dans le camion et on passe à la prochaine prod. C’est des souvenirs qui sont vraiment incroyables. Il y a des moments où c’est le rush, d’autres où c’est plus calme. Il y a des moments où dans la zone des techniciens, la Paillote, il y en a qui jouent aux cartes, on boit une bière, on discute, on met de la musique, des fois on fait un peu les cons, on joue avec des colsons… C’est très drôle, ça laisse un peu des marques mais c’est pas grave… Mais maintenant ça se fait plus, les nouveaux sont beaucoup moins comme ça (rires). Ils jouent toujours aux cartes, ça oui, ils jouent avec leur téléphone, etc.
Tu te souviens du premier concert sur lequel tu as bossé?
Non, je suis incapable de me souvenir. Mais je me rappelle que la première année, j’ai regardé le programme pour voir ce qu’on allait accueillir comme prod. Et la deuxième année j’ai même pas regardé le programme parce qu’en fait, les techniciens restent derrière, on est des hommes et des femmes de l’ombre, notre place n’est pas en lumière. Moins on nous voit mieux c’est, si on nous voit c’est qu’il y a un truc qui joue pas.
Vous passez quand même des fois de l’autre côté, devant la scène?
On a l’occasion d’aller sur le terrain pour aller regarder des concerts, mais le job qu’on fait à la Grande Scène est tellement intense qu’on préfère y rester, donc c’est très rare qu’on nous voit sur le terrain. Mais j’ai le souvenir du concert de Mika. Première fois où je me suis assis dans les gradins. J’étais avec ma maman, je suis resté attentif pendant 20 minutes et je me suis endormi sur la chaise devant le concert (rires). Ça dit un peu l’état de fatigue qui s’installe quand on enchaîne les prods et quand on ne dort pas beaucoup. Mais c’est une telle ambiance, qu’il faut le vivre pour le comprendre. Et une fois qu’on est dedans, on n’a qu’une envie, c’est de revenir l’année d’après.
Justement: rythme effréné, on dort pas beaucoup. Vous créez votre petit cocon ici. Toi c’est quoi la première chose, que tu installes quand tu arrives, pour te faire ton petit coin?
C’est pas pour moi personnellement, mais je livre le grill de la Golden. Il faut que le vendredi après-midi avant le festival, le grill soit là pour que le vendredi soir, ils puissent faire des grillades. Après, il y a les deux choses primordiales: la machine à café et la tireuse à bières. Sinon, on est les seuls techniciens et la seule scène à avoir le droit de dormir sous la scène. On a chacun un petit espace. Moi je dors dans un flightcase. J’en ai un énorme avec un sommier et un matelas. Autour de ça on met un tissu un peu aéré, pour avoir un petit peu d’intimité, des palettes au sol, un tapis rouge, une petite étagère pour ranger mes affaires, comme ça je sais qu’elles sont pas dans la poussière. Et puis une ficelle pour prendre mon linge quand je sors de la douche, comme ça le lendemain il est sec (rires).
Est-ce que vous consultez les plans des prods en amont?
Ce sont les stage managers qui reçoivent les plans. On a la possibilité de les consulter mais ça ne se fait pas d’office. Ce qui est une bonne chose selon moi, parce que ça évite que les roadies se démoralisent, quand il y a des choses potentiellement pas cool. Ou qu’ils se disent, ça va être facile, ça va passer tout seul, et puis c’est là qu’il y a des surprises, et qu’on est déçu.
C’est quoi la prod la plus cool sur laquelle tu as bossé?
Stromae. Il est venu chez nous avec des robots, des bras articulés qu’ils utilisent dans les usines de voitures. Des éléments qui pèsent plus d’une tonne. Il a fallu renforcer la scène à certains endroits parce que c’était tellement lourd que sinon ça passait au travers du plancher. Ils ont installé ensuite des écrans LED. J’étais allé voir ça depuis le terrain et c’était incroyable.
Un autre gros défi, c’était Lenny Kravitz. Il nous a amené une structure d’échafaudage monumentale qu’on a dû monter sur cette scène. Il y avait des cornes d’éléphants qui mesuraient je pense 4 mètres de haut. Elles n’étaient pas spécialement lourdes mais c’était compliqué pour les mettre en place et c’était super impressionnant de voir. Et pour la petite anecdote, cette structure il a fallu je pense bien 4 heures pour la monter. Il y avait un escalier de chaque côté, un escalier central, la structure faisait 5 mètres de haut et dans le protocole de son concert il était censé monter d’un côté, jouer de la guitare dessus, redescendre de l’autre côté et faire un ou deux allers-retours sur l’escalier central. Résultat des courses: il n’a même pas utilisé cette structure… On avait passé 4 heures, on était près de 60 pour monter des structures pour qu’au final il ne l’utilise même pas (rires). C’est des petites frustrations comme ça. Comme Johnny qui avait fait décharger une salle de gym complète dans les backstage pour ne rien utiliser.
Tu te souviens d’une prod vraiment compliquée?
Robbie Williams. Cette année là, on a eu 8 semi-remorques. Il y en avait un que pour les loges. Avec une cuisine professionnelle. Donc ils ont séparé en deux l’espace d’accueil, ils ont monté une cuisine pro, il y avait son cuisinier professionnel qui faisait à bouffer. Alors que Paléo fournit à manger, il y a tout ce qu’il faut, mais non (rires). Il y avait aussi un délire de laundry, ils ont amené des machines à laver, sèche-linge, fer à repasser. Ils ont investi les loges, c’était assez incroyable.
Et la zone où on se trouve, au sol c’est du gravier. Donc on déchargeait les camions sur le quai, on devait aller sur scène, redescendre la rampe avec les flightcases, les tirer à bras dans le gravier. Et parfois même faire des escaliers. On en a chié mais on s’est bien marrés aussi.
Et il y a une autre jolie histoire derrière tout ça…
Oui, Robbie Williams était allé chercher quelqu’un dans le public. La personne qui est montée sur scène s’appelle Céline. Ils étaient derrière un écran, avec juste la tête qui dépassait, pendant une chanson et ça faisait comme s’ils étaient dans un lit. Je l’ai croisée ensuite sur le terrain, j’ai discuté un peu avec elle. Et comme elle faisait des photos et des contenus pour les réseaux, je l’ai fait revenir sur un autre événement à Montreux. On s’est ensuite recroisé plusieurs fois, et à chaque fois on se marre bien.
Ces backstages, c’est vraiment un endroit vivant. Est-ce qu’il y a un moment dans la semaine que tu apprécies particulièrement? Une tradition?
C’est difficile à dire, parce que j’aime un peu tout ce qui se passe ici. Mais c’est vrai que le moment où on a ce privilège de pouvoir monter sur scène le dimanche pour regarder le feu d’artifice, avec tout le public qui est là, c’est cool. Après je peux apprécier tout autant de prendre un moment pour aller manger un truc, et puis croiser quelqu’un que j’ai pas vu depuis longtemps, ou faire un petit passage aux loges, parce qu’on s’entend très bien avec l’équipe des loges (ils sont petits soins avec nous), ou simplement le fait d’aller se poser, de faire une sieste, c’est des moments qui sont salvateurs et réparateurs, et qui sont très agréables et très appréciés.
Le mot de la fin?
Ça va être difficile à retranscrire sur papier, mais il y a le cri de la Golden, qui est un mythe à Paléo. Quand les gens entendent ça, ils se retournent tous, quand ils voient nos t-shirts, ils se disent: “il y a la Golden”. Il y a énormément de secteurs qui se demandent comment on peut faire pour rentrer à la Golden. Il y a une grande liste d’attente pour pouvoir y rentrer, c’est très difficile. Certains attendent depuis des années. Alors moi je souhaite à tout un chacun d’avoir une fois la chance, l’honneur et le privilège de venir ici, pour partager ça.
Photo d’illustration par Frederic Monfort / Paléo Festival 2026