Skip to main content

BALDUIN, l’homme-orchestre suisse de la psych-pop

interview réalisée par Robert Pally


Claudio Gianfreda (alias Balduin) est un multi-instrumentiste suisse qui compose depuis le début des années 2000 une pop psychédélique magnifique, mystérieuse et pleine de charme. Sa dernière parution s’intitule Best of Balduin (2025). Dans cet entretien, il parle des ingrédients de sa musique, des disques qu’il emporterait sur une île déserte, de ce qui le pousse à reprendre des chansons, du clavecin — son instrument de rêve —, des années soixante et de la façon dont la musique peut aider à traverser les moments difficiles.

Sur votre site internet, on peut lire « Balduin – Swiss Alchemist of Music since 1988 » (Balduin – alchimiste suisse de la musique depuis 1988). Un alchimiste est quelqu’un qui transforme des substances en quelque chose de nouveau et de meilleur. De quelle manière transformez-vous la musique ?

Ma musique contient des ingrédients de soleil et d’obscurité. Comme dans la vie, ces deux éléments doivent être mélangés pour créer une substance vivante. En tant qu’alchimiste musical, j’essaie de transformer ces opposés (la joie et la tristesse, la lumière et l’ombre) en chansons qui reflètent notre expérience humaine, douce-amère et mélancolique. Mais en réalité, la musique en général est déjà en soi une forme d’alchimie.

Ce Balduin est-il le même que Claudio Gianfreda ? Ou pourquoi avez-vous choisi un pseudonyme ?

J’essaie de ne pas trop mêler ma vie artistique à ma vie privée, même si je ne peux pas totalement les séparer. J’avais le sentiment que ma musique était trop psychédélique pour être représentée par mon nom civil de tous les jours. Balduin est davantage une identité artistique qui existe dans une autre dimension et qui me permet aussi d’exprimer une autre facette de moi-même.

Votre musique est très influencée par les années 1960, une époque marquée par un puissant mouvement pacifiste. Avons-nous besoin de nous replonger dans cette période ?

Je le crois vraiment, oui. Nous avons oublié ce dont les gens sont capables lorsqu’ils se relient par l’art, la musique et l’amour. Les sixties portaient la conviction que la musique pouvait faire tomber les barrières et rapprocher les gens. Nous aurions bien besoin d’un peu plus de cet esprit aujourd’hui : faire la paix, et peut-être même faire l’amour, à travers la musique.

Qu’y a-t-il de si fascinant dans les années 60 ?

Ce fut un âge d’or unique et bref, où tout semblait possible. De nombreux genres se sont mêlés pour donner naissance à quelque chose de totalement neuf, et les artistes expérimentaient sans cesse. Cette liberté créative a façonné un son nouveau qui continue d’influencer les musiciens encore aujourd’hui.

Le monde va très mal en ce moment. Que changeriez-vous pour l’améliorer ?

Je pense que nous devrions davantage nous écouter les uns les autres et avoir moins peur de nos différences. Beaucoup des problèmes auxquels nous sommes confrontés viennent de la division et de l’incompréhension. Un peu plus d’empathie, de curiosité et d’humanité changerait déjà énormément de choses.

La musique peut-elle aider dans les moments difficiles ?

Bien sûr. La musique a le pouvoir de guérir, de nous aider à digérer nos émotions, à trouver de l’espoir et à nous sentir moins seuls. Pour moi, elle a toujours été l’une des meilleures formes de thérapie.

Vos deux premiers albums, Creative Cookery et Same, proposent un mélange d’acid jazz, de space age, d’expérimentation, de downtempo, de bossa nova, de beats et bien plus encore. Votre troisième album, Rainbow Tapes (2009), sonne complètement différemment. Pourquoi ce changement de direction musicale ?

Rainbow Tapes était en fait une compilation de chansons que j’avais enregistrées sur cassette bien des années avant Creative Cookery et Same. Mes racines ont toujours été dans les sonorités psychédéliques des sixties. Ces deux premiers albums étaient quelque chose de tout à fait différent. À l’époque, j’étais profondément plongé dans la musique downtempo instrumentale à base de samples et fasciné par les nouvelles possibilités d’enregistrement qu’offraient les ordinateurs.

Rainbow Tapes sonne comme un mélange des Beatles, de Blossom Toes, des Legendary Pink Dots, de Napoleon XIV, des Dukes of Stratosphear et, par moments, des Residents. Quels groupes vous influencent ?

À cette époque, je ne connaissais vraiment que les Beatles, les Hollies, les Small Faces, les Stones ou les Moody Blues. Tous les autres groupes, je les ai découverts bien plus tard.

Votre quatrième album, Musical Images for Harpsichord, était un hommage au clavecin. Qu’est-ce qui a déclenché cela ?

Le clavecin a été mon instrument de rêve dès le tout début. Je me souviens d’avoir écouté Mozart et Scarlatti au clavecin quand j’avais une dizaine d’années et d’avoir été complètement fasciné par sa sonorité. Plus tard, j’ai adoré la façon dont les Beatles et beaucoup d’autres groupes l’ont intégré à leur musique. Je trouve que c’est un instrument très particulier, qui fait briller tout ce qu’il touche. Beaucoup de gens le considèrent aujourd’hui comme démodé ou excentrique, mais pour moi, il possède une richesse et un caractère uniques qu’aucun autre instrument ne peut vraiment remplacer.

Vous êtes multi-instrumentiste. De combien et de quels instruments jouez-vous ?

Je suis un musicien curieux plutôt qu’un spécialiste, et j’aime expérimenter avec toutes sortes d’instruments. Au fil des années, j’ai appris à jouer un peu de presque tout. La guitare et le Mellotron sont les instruments vers lesquels je reviens le plus souvent.

Pourquoi avez-vous décidé d’être un homme-orchestre ? Et comment travaillez-vous en studio dans ces conditions ?

J’ai joué dans des groupes auparavant, mais j’ai fini par réaliser que c’était moi qui faisais l’essentiel de l’écriture et des arrangements. Souvent, les autres membres n’avaient pas envie d’explorer les mêmes idées musicales aussi profondément que moi. En studio, je suis très maniaque du contrôle et je préfère m’occuper de la plupart des choses moi-même. Cela me permet de façonner la musique exactement comme je l’imagine.

Venez-vous d’une famille de musiciens ?

Pas vraiment. Ma mère jouait un peu de piano et mon père sifflotait sans arrêt dans la maison, mais il n’y avait pas de forte tradition musicale dans la famille.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir musicien ?

Je crois que le plus grand déclencheur a été le film d’animation Yellow Submarine des Beatles. J’étais fasciné par l’histoire et par leur musique, et je voulais apprendre à jouer toutes ces chansons. Alors j’ai pris une guitare et j’ai commencé à apprendre tout seul.

Quelle a été la première chanson que vous avez écrite ?

Honnêtement, je ne me souviens pas de la première chanson que j’ai écrite. Mon frère avait des claviers Yamaha et Casio avec des fonctions d’accompagnement automatique, et j’ai passé d’innombrables heures à expérimenter avec. Je chantais et improvisais des mélodies en permanence : à la maison, dans la voiture de mes parents, partout. Bien avant d’écrire de vraies chansons, je faisais déjà de la musique avec tout ce qui me tombait sous la main.

De laquelle de vos chansons êtes-vous le plus fier ?

Je crois que ma chanson préférée parmi toutes celles que j’ai écrites est « Leave To Seek The Light », sur l’album Bohemian Garden. Tout s’est parfaitement mis en place : les paroles, les mélodies, l’atmosphère. Cela n’arrive pas à chaque fois.

Pouvez-vous nous éclairer sur votre processus de composition ?

Mes chansons de type auteur-compositeur naissent la plupart du temps en grattant des accords au hasard sur la guitare, ou lorsque je me mets à chanter ou à siffler une mélodie pendant une promenade et que je l’enregistre sur mon téléphone. En général, j’enregistre d’abord la guitare, puis je superpose tous les autres instruments. Les paroles viennent le plus souvent à la fin, même s’il m’est arrivé d’en écrire à l’avance, pendant mes vacances. Par exemple, j’ai écrit « Waves, Stars & Moon » lors d’un voyage en Tunisie, en contemplant le magnifique ciel nocturne.

Quels instruments utilisez-vous pour créer votre son ?

Cela dépend du type de son et d’atmosphère que je veux obtenir. Sur mes albums néo-psychédéliques, j’ai essayé d’utiliser des instruments analogiques authentiques : vraie batterie, tabla, sitar, tanpura, guitare, basse, vibraphone, xylophone, orgue, Mellotron et clavecin. En revanche, sur un album plus récent intitulé She’s The One, j’ai expérimenté en associant mes chansons aux sonorités numériques volontairement kitsch du matériel des années 1980, comme le Yamaha DX7, une boîte à rythmes LinnDrum et le Casio CZ-1.

Lequel de vos albums est votre préféré, et pourquoi ?

Je pense que All In A Dream est probablement mon album le plus fort, même s’il est peut-être un peu trop long. Je traversais une période très créative de ma vie, mais aussi des moments difficiles. Mon père est décédé, par exemple. Cette expérience, ainsi que d’autres changements personnels, m’a profondément marqué et a inspiré une grande partie de la musique de cet album.

Quels éléments une bonne chanson pop doit-elle avoir, selon vous ?

Une mélodie qui ne devient jamais ennuyeuse, quelque chose d’accrocheur mais aussi légèrement obscur et inattendu. J’apprécie la diversité, l’honnêteté aussi bien dans l’interprétation que dans l’enregistrement, des paroles intelligentes, et une musique qui révèle de nouveaux détails à chaque écoute.

Avec quel musicien, vivant ou mort, aimeriez-vous travailler, et pourquoi ?

Si je ne devais en choisir qu’un, ce serait Brian Wilson des Beach Boys. Je ressens un lien fort avec sa manière de travailler. Comme moi, il s’impliquait profondément dans chaque aspect du processus créatif, et je me reconnais aussi dans sa sensibilité d’artiste.

Vous avez récemment sorti un album de reprises avec des titres des Troggs, des Kinks, de Manfred Mann et de nombreux groupes assez méconnus. Comment avez-vous choisi ces chansons ?

Enregistrer des reprises est toujours un bon exercice pour la composition. Les chansons que je choisis sont généralement celles vers lesquelles je reviens sans cesse en tant qu’auditeur. Les apprendre et les enregistrer ressemble à un voyage de découverte, où je comprends plus en profondeur la façon dont elles ont été écrites.

Comment avez-vous établi l’ordre des morceaux de votre dernier album, Best of Balduin ?

J’ai senti que le moment était venu de rassembler quelques-uns des titres les plus forts des albums que j’ai sortis au fil des années. Bien sûr, il ne représente pas tout ce que j’ai fait, mais il offre un bon aperçu de mon travail. Pour de nouveaux auditeurs, c’est aussi une manière plus facile de découvrir ma musique.

Quels albums emporteriez-vous sur une île déserte ?

We Are Ever So Clean des Blossom Toes, Odessey And Oracle des Zombies, S.F. Sorrow des Pretty Things, Butterfly des Hollies, Friends des Beach Boys, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles…

Comment vos albums (Rainbow Tapes, Look At Me I’m You, All In A Dream, Bohemian Garden) ont-ils atterri chez Sunstone Records (Royaume-Uni) et Sugarbush Records (Royaume-Uni) ?

Sunstone Records m’a contacté après avoir entendu ma reprise de « Jabberwock » de Boeing Duveen and The Beautiful Soup, que j’avais mise en ligne sur SoundCloud et partagée sur Facebook. Après la sortie de Bohemian Garden, Sugarbush Records m’a approché pour sortir Look At Me I’m You. Malheureusement, Sunstone Records a cessé de publier de nouvelles musiques peu de temps après.

Vous ne jouez pas très souvent en concert. Pourquoi ?

Je suis plutôt timide et je n’aime pas trop me retrouver sous les projecteurs. J’ai du mal à mémoriser mes propres paroles, et j’ai encore le trac. Comme je ne me produis pas régulièrement, il me faudrait beaucoup plus de pratique pour me sentir vraiment à l’aise sur scène.

Comment aimeriez-vous terminer votre carrière musicale ?

CG : Pour être honnête, j’espère ne jamais avoir à le faire. Mais en vieillissant, il faut plus de temps et d’énergie pour trouver de nouvelles idées et créer de nouveaux morceaux. Pour moi, la musique est comme un miracle : elle apparaît quand on s’y attend le moins, et parfois elle disparaît tout aussi vite.

Photos : Ana Santos

Discographie:

Creative Cookery (2001)

Balduin (2004)

Rainbow Tapes (2009)

Musical Images for Harpsichord (2012, EP)

The Glamour Forest (2014, EP)

All In A Dream (2014)

Bohemian Garden (2017)

Look At Me I’m You (2020)

She’s The One (2021)

Acid Tapes (2022)

Plush (2023)

MIDISCO (2023)

Covers (2025)

Best of Balduin (2025)

Partagez l’article !