Dans un «cabinet des curiosités», le sextet de Southampton (actuellement 12ème en deuxième division anglaise de foot), Creeper aurait une place de choix. Que nous ayons affaire à un groupe curieux à moult égards ne fait aucun doute. Curieux parce qu’il se meut dans un registre gothique qui n’est plus vraiment au goût du jour.
Ça fait quand même bien longtemps que H.I.M. a tombé le Rimmel, que plus personne ne sait si The 69 Eyes existe encore, que Danzig fait davantage de musculation que de musique et que le quidam associe les Sisters of Mercy à une chorale gospel.
Parce que même si son mentor, un certain Will von Ghould (à la ville, Will Gould), ne mentionne jamais au grand jamais Ghost comme référence, aucun autre combo ne se sert aussi allègrement chez les goules sans nom. Jusqu’à leur chiper leur producteur attitré, Tom Dalgety. Creeper lorgne tellement du côté du son, des harmonies, des sombres métaphores et des arrangements de Ghost qu’il risque un strabisme sévère. Parce que citer Meat Loaf comme influence majeure, en 2026, c’est un peu comme citer Garcimore en tant que pionnier du mentalisme. Parce qu’il s’entête à porter un maquillage sanguinolent, quitte à ressembler davantage à Jeanne Mas qu’à des vampires.
Parce que si de l’autre côté de la Manche le gang remplit des salles de mille personnes, chez nous il n’a pas réussi à remplir l’Exil de Zurich (en juin de l’année dernière). Une salle pourtant à peine plus grande qu’une escape room. Mais, et il y a un «mais». Impossible de vous expliquer pourquoi, et semble-t-il que nous soyons de moins en moins esseulés, ce groupe improbable et décalé d’un point de vue temporel a quelque chose d’irrésistible pour qui affectionne le hard rock classieux, original, mélodique et théâtral. La voix caverneuse de Will, bien soutenue par celles de Hannah Greenwood et de Patricia Morrison, et son sens mélodique hors du commun, méritent que le mélomane y prête l’oreille. Sans parler de ses textes qui pillent le langage religieux pour le souiller de noirceur ou qui font allusion à l’acte charnel.
Les deux volets de «Sanguivore» ne quittent plus notre playlist. Même l’algorithme d’Apple Music ne sait plus comment nous détourner de Creeper. La faute à une bonne vingtaine de titres extrêmement bien ficelés, aux refrains entêtants que même un amnésique ne pourrait oublier («The black house», «Mistress of death» ou «Love and pain»). Et que dire de «Headstones», single fougueux qui n’aurait pas dépareillé chez Maiden ? Le genre de bombe vitaminée susceptible de remplacer votre gélule de Berocca au réveil.
Lentement mais sûrement, Creeper, à coups de riffs hi-fi, de brassage subtil des genres, d’énergie débordante et de références assumées, constitue sa fan-base chez lui, au pays des Three Lions. Les autres territoires doivent encore être conquis. Ce n’est qu’une question de temps. Et si leur passage dans l’antre rouillée du Kofmehl de Soleure leur permettait de gagner du terrain par ici ?
Texte : Pascal Vuille



