Contraste saisissant dimanche soir à l’Auditorium Stravinski. entre la performance de l’introvertie et énigmatique Aldous Harding et celle du poète fou Nick Cave.
C’est un monde particulier qu’Aldous Harding et ses musiciens nous proposent. Fait de regards fuyants, comme possédée par une entité invisible, la chanteuse néo-zélandaise a les yeux qui montent vers le ciel dans une sorte de transe. A d’autres moments, Aldous Harding nous regarde circonspecte, se demandant peut-être ce qu’elle fait là, en première partie de Nick Cave. Avec sa voix schizophrène, tour à tour grave, enfantine ou cristalline, elle délivre une pop élégante parfois lumineuse avec des arrangements délicats qu’on aurait pu retrouver chez The Do (pour la voix) ou Aimee Mann ou une folk plus sombre.
Le lien avec le public peine à se faire, mais l’ensorceleuse timide impose un silence respectueux. « Thanx for letting be myself » nous dit-elle en fin de set comme pour se justifier d’être cette artiste singulière. Elle a le mérite d’intriguer et de se reposer sur une composition plutôt solide et, même si le choix de l’associer à Nick Cave pourrait questionner, le moment au final est plutôt agréable.
A 22h15 tapante, le corbeau australien envahit la mythique scène montreusienne! Les fans, qui pour certains sont venus des heures avant l’ouverture des portes pour être au plus près, sont aux anges car ils savent qu’ils vont vivre encore un grand moment. Ce mec est un loup caché sous un costard, c’est un chevalier flamboyant, touchant au possible, qui s’anime dès qu’il entame ‘From her to Eternity’. On a envie de le prendre dans les bras et il nous le rend bien. D’emblée, il vient au contact comme si cela n’avait de sens que comme ça. A peine arrivé, le bougre se jette avidement sur les premiers rangs enchantés car ils savent qu’ici tout est communion et amour.
Ses Bad Seeds avec notamment un Warren Ellis fantasque et débraillé qui maltraite allègrement son violon et quatre choristes qui donnent un air de messe gospel sont en feu et soutiennent magnifiquement Nick qui part régulièrement se frotter à son piano à queue pour des moments plus intimistes. Utilisant tour à tour le public comme porte-micro ou plate-forme de portage, il offre trois heures généreuses d’un show dantesque mêlant le feu et le feu. Tout est à l’extrême, le don de soi, l’enthousiasme, l’émotion, le regard. Nick Cave n’est qu’amour et le public l’a compris. Il met ses tripes sur scène tout en s’amusant au passage. « Did I make you suffer », dit-il à celui qui vient de le porter à bout de bras pendant dix bonnes minutes. ‘Wild God’, ‘Bright Horses’, ‘Mercy Seat’, ‘Papa won’t Leave you, Henry’, le classique ‘Red Right Hand’ pour terminer le set principal avec sa longue complainte ‘Hollywood’.
Il revient ensuite sur la scène de ‘Fucking Montreux’ pour nous terminer (si quelqu’un avait encore des pieds) avec ‘City of Refuge’, ‘Wild Lovely Eyes et la charmante ‘Into my Arms.’. Une soirée légendaire et folle. Espérons que Nick Cave hante nos rêves encore longtemps
Texte : Joelle Michaud
Photos : Alex Pradervand