Le silence, ce baume contre la tristesse, contre le deuil, Tricky l’a choisi en mettant sa propre carrière solo entre parenthèse depuis la parution de « Fall to Pieces » juste à la bascule des années 2020. Cet album le dévoilait effondré, démoli par le décès subit de sa fille Mina. Il se cachait alors déjà largement derrière la voix de sa comparse Marta et livrait un album concis et minimaliste. En miette il avait alors souhaité se mettre en retrait, éviter la lumière, éviter les médias, les tournées. Mais sans rester inactif pour autant. Il y a eu un projet collaboratif (Lonely Guest) où l’on a croisé Joe Talbot (Idles) ou Paul Smith (Maximo Park), un album en duo avec Marta (« Out The Way »), et un projet commun avec le producteur Mike Theis sous le nom de Theis Thaws. Il s’est également glissé derrière la caméra pour un court-métrage, lui également lié au projet Loney Guest.
Pour le désormais résident de Toulouse, le temps a fait son œuvre et voilà qu’Adrian Thaws a décidé de revenir dans la lumière sous son nom de scène. Il semble bien décidé à se dévoiler différent, remodelé par le silence. OK, mais revenir dans la lumière ne signifie pas que le gaillard livre l’album à faire guincher les plages estivales. Avouons qu’on en serait quand même tombé de notre transat… Quand « I Still See Me There » démarre, porté par une ligne de basse sombre et une rythmique très sobre, le tableau est dressé, la mélancolie est toujours là. Pourtant rapidement on se rend compte qu’un petit quelque chose détonne, la construction des voix. Celle qui va nous aimanter tout au long de ce premier titre, haut-perchée, cristalline et lumineuse, n’est pas celle de Marta, mais d’un autre natif de Bristol, Mitch Sanders. Tricky lui laisse tout l’espace et glisse son timbre cassé dans quelques embrasures et fissures, comme dans un souffle.
De ce premier jet monocolore, le musicien va souvent en reprendre la teinte et la linéarité, mais titre après titre il va nous conduire à travers un paysage de plus en plus ouvert. Parfois ce ne sont que des saillies de riffs rock qui surlignent une mélodie (« I’m Yours »), ailleurs c’est le flow du rappeur Red Run Rambo (encore un natif de Bristol) qui permet à plus de tension de s’installer (« Be Still in The Pain »).
Si longtemps on a l’impression que Sanders joue un magnifique rôle de contrepoint lumineux au spleen de Tricky, soudain « Paris Maybe » dévoile un chanteur bien plus âpre et mélancoliquement pop. Et de filer vers des terres poussiéreuses et arides. On ne sera alors pas surpris de se retrouver plus loin au cœur d’un delta blues poisseux, avec des chœurs presque gospel et une rythmique aussi nue que dense (« Frontier Town »).
A l’opposé, on semble parfois sentir le besoin chez Tricky d’encore laisser la place à la nudité, de faire corps avec le silence, et là, simplicité et fragilité sont presque trop éthérée (« Canon Fodder »). Aller à contre-courant est toujours une promesse d’enrichissement, mais à l’image des cordes malingres de « Marinade » on finit par en perdre l’élan créatif.
Le coup de mou est heureusement de courte durée. Surtout on se rend compte que si le monde qui entoure le maître des lieux est toujours nimbé de tristesse, si la mélancolie et la lenteur sont les ingrédients porteurs de cette livrée studio, il ose exprimer le vide et l’absence comme moteur d’une vie en reconstruction. Il se dévoile serein dans la douleur, il sait que rien ne pourra remplacer la présence, mais il s’en accommode et en fait une force de renouvellement.
Et c’est là que l’on est happés en toute fin d’album, dans un titre au rythme soudain plus enlevé, à l’oppressante densité et à la franchise renversante, où pour l’unique fois il partage le chant avec Marta (« Out of Place »). Lui faisant dire qu’avec cette voix douce et différente, c’est presque du punk. « C’est tout à fait mon truc, déclare-t-il. Je savais que ça devait être le dernier morceau. C’est la seule voix féminine de l’album, c’est le dernier morceau, et c’est moi qui parle de ma fille. C’est une super façon de conclure. Ensuite, je pourrai passer à autre chose. Il y aura toujours des textes sur ma fille dans mes chansons. Mais ça ne sera plus aussi intense. Je peux passer à autre chose. »
On ne peut que se réjouir de découvrir encore un peu plus de ce Tricky-là.
Texte : Yves Peyrollaz