Début mars, l’année n’a fait que commencer. Les morilles sont encore bleutées, on n’a pas encore changé les roues d’hiver et le championnat régulier de hockey n’est pas encore terminé. Pourtant, nul doute que le dix-septième album des géants du thrash, sobrement intitulé «Megadeth», annoncé par le grand blond avec deux chaussures noires comme étant son dernier, fera partie de mon Top5 de 2026.
Cette collection de 11 échantillons sonores constitue l’ultime pierre d’un édifice dont les fondations ont été posées en juin 1983, soit deux mois seulement après que Dave Mustaine ait quitté (ou se soit fait évincé, selon les points de vue des protagonistes) de Metallica. Alors que Kirk Hammett, élève de Joe Satriani, quitte Exodus pour rejoindre les Four Horsemen, Mustaine s’acoquine avec Dave Ellefson pour former ce qui deviendra l’un des membres permanents du «Big Four» du thrash metal. Même si lui préfère parler de «Big Five», incluant Exodus.
Le visuel du disque montre la mascotte des thrashers, Vic Rattlehead (le cousin d’Eddie), occupé à nouer sa cravate alors que le feu le consume dangereusement son bras droit. Serait-ce un premier indice laissant à penser que cet essai serait le dernier? Faut-il voir dans ce membre incandescent une métaphore des douleurs que Mustaine supporte depuis plusieurs années et qui ont fait qu’il a eu toutes les peines du monde à enregistrer ce qui constituerait son testament? À 65 ans, il souffre aux mains d’une forme sévère d’arthrite, la maladie de Dupuytren, qui engendre une contraction de la paume. C’est ce qui l’a forcé à se dire que le temps était venu de dire au revoir «À tout le monde».
Megadeth en concert au Summerside Festival, juin 2024
Le line-up de l’album est le même que celui qui a tourné en 2024 pour la promotion de «The sick, the dying and… the dead!», à savoir Dirk Verbeuren (en place depuis 2016 derrière les fûts), James LoMenzo (à la six-cordes, de retour depuis 2021) ainsi que Teemu Mäntysaari (qui a remplacé Kiko Loureiro à la gratte en 2023). Ces trois musiciens viennent finaliser la liste des 29 autres qui ont participé, peu ou prou, à l’épopée de Megadeth, qui doit être compris comme étant un collectif plus qu’un groupe, réuni autour d’un curateur façon gardien du temple.
Décliné en 5 versions vinyles, 2 versions CD et même 2 versions K7, le disque a fait une entrée fracassante dans le Top200 du Billboard, occupant ni plus ni moins que la première place, et ce pour la toute première fois. Le groupe n’avait jamais dépassé la place de numéro 2 acquise en 1992 avec «Countdown to extinction». Il a également squatté la première place en Australie et en Autriche, la seconde en Finlande, en Suède et en Belgique, la troisième en Angleterre et en Allemagne. Bref, une place sur le podium assurée un peu partout sur le globe.
Le quatuor déboule à 350 à l’heure avec «Tipping point», perpétuant la plus pure tradition thrash. Le son est clair comme une lune blanche, la production léchée, la voix rugissante, les arrangements ciselés, le solo jaillissant. Gardien du temps, Dirk Verbeuren semble avoir cinq bras et trois jambes tant il se démène comme un hyperactif sans Ritalin. Etonnamment, la voix de Dave se bonifie avec l’âge. Peut-être aussi parce qu’il évolue un ton plus bas. Son jeu de guitare est époustouflant de technique. Père du thrash, pionnier, précurseur, ambassadeur, apôtre, doctor honoris causa: il mérite tous ces qualificatifs. Le tempo ralentit avec «Hey God ?!», qui aurait fait bonne figure sur « Cryptic Writings », album que les fans aiment détester. Le filleul d’Alice Cooper y partage quelques doutes existentiels, questionnant un Dieu qui semble silencieux et lointain. Ce qui n’est pas faux.
Le gang alterne envolées rapides et fausses lenteurs. Les (g)riffs sont acéré(e)s. L’ensemble de l’oeuvre est chirurgical sans être anesthésiant, mélodique sans être mièvre («Puppet parade»), rageur sans être offensant. Les textes font la part belle à la thématique de la guerre (comme le magnifique «I am war»). Alors que celle déclenchée il y a quelques jours en Iran laisse éclater au grand jour le pire de ce dont l’Homme est capable, ces propos belliqueux nous laissent un goût amer. Malheureusement, ce «Megadeth» est malgré lui en phase avec la triste actualité.
Et puis vient l’épilogue: «The last note». Tout est dit dans le titre. Même avant de se mettre à l’écouter, l’auditeur a déjà tout compris. Pour Sir Dave Mustaine, la dernière note est sur le point de sonner. Ce qu’il confie. Ou plutôt confesse. Extraits choisis (âmes sensibles s’abstenir): «Le grondement pour lequel j’ai vécu commence à mourir / Le temps est venu pour moi de dire au revoir / Maintenant tout cela n’est que souvenir pour moi / La guitare est devenue lourde, il est temps de la déposer / À présent que cette dernière note ne s’éteigne jamais / ». Après un solo cristallin exécuté à la guitare acoustique, Mustaine, d’un phrasé grave, prononce solennellement ses derniers mots, à la manière d’un empereur: «Je suis venu, j’ai régné, maintenant je disparais.» C’est ce message empreint de nostalgie qu’il propagera au cours d’une ultime tournée mondiale, qui fera halte à Zurich (Halle 622) le 15 juin et qui promet de s’étendre sur plusieurs années. Le nom de cette tournée: «Megadeth». Ni plus, ni moins. Comme l’album.
En bonus, Mustaine livre sa version de «Ride the lightning» de qui vous savez, qu’il a coécrite en 1984 avec qui vous savez. Une façon à la fois de jeter un coup d’œil dans le rétro et de tirer sa révérence avec le sentiment de la mission accomplie. Il a chevauché les éclairs. Il a changé le metal. Il a régné. Respect et merci, Dave.
Texte : Pascal Vuille



