Un vendredi soir comme les autres. Allongé, casque Marshall (what else?) sur les oreilles, je démarre la playlist ‘Mix Découverte’ concoctée par l’algorithme de la Pomme (qui me connaît bientôt mieux que mon surmoi).
Après moult banalités et autres redondances sonores, tout à coup, c’est le choc. ‘Crimson rain’, le titre d’un groupe répondant au nom hermétique de Gjenferd, m’électrise tout de go. «Holy shit!», me dis-je. C’est quoi cet O.V.N.I. sonique? Gjenferd, on dirait le nom d’un meuble Ikea.
De prime abord, il pourrait s’agir d’une compo (re)trouvée dans les archives de Deep Purple. Le tempo est plombé, les accords d’un orgue Hammond épousent un riff primaire, la voix est dédoublée, le son moite et organique. Sur le refrain, le tempo se fait allègre et la mélodie encore plus persistante. Elle s’immisce immédiatement dans mon hippocampe (cette «partie du cortex qui conserve nos perceptions en mémoire au-delà de l’instant vécu», dixit le Dr. Nehls). C’est une musique dense, riche, chargée, presque mystique. Rien à voir avec ce qui passe en arrière-fond chez Dosenbach ou dans l’ascenseur d’un Hilton.
Sans perdre une seconde, je me plonge dans le reste de l’album, non sans craindre d’être désappointé. Ce n’est nullement le cas. La trame mélodique propre à chaque morceau est subtilement tressée autour de magnifiques soli dédoublés eux aussi, rappelant inexorablement les artefacts de Ghost (celui de ‘Bound to fall’ par exemple). Est-ce une coïncidence si Gjenferd signifie ‘Fantôme’ au pays des fjords, des maisons colorées en bois, de la taïga et d’Erling Haaland?
C’est une musique qui met en joie, qui distille une énergie vitale à condition qu’on soit ouvert.e à sa résonance. ‘Black smoke’ sonne comme ‘Good mourning’, un album de The Goners qui a usé ma platine comme nul autre. À mi-écoute, changement de structure: les Norvégiens ralentissent brutalement la cadence et flirtent avec le doom sans pour autant aller plus loin que les préliminaires. Délicieusement perturbant.
‘Attergangar’, bref intermède folk à l’accordéon, marque une pause. Mais les choses sérieuses reprennent avec ‘The thrill’, dont la lenteur et la lourdeur nous plongent presque dans un état hypnotique. Et que dire de cette voix, posée mais efficace, pas spectaculaire pour un zloty, et qui n’est pas sans rappeler celle d’Ian Astbury (The Cult)? Flûte et arpèges acoustiques honorent un deuxième intermède (‘Stillferd’) comme pour nous permettre de prendre une grande respiration avant l’assaut final.
Par réflexe, histoire de pouvoir classifier ce que j’entends, je me mets à faire des parallèles. Si l’atmosphère générale rappelle – comme on l’a dit – la bande à Blackmore, Uriah Heep voire Blue Cheer, on ne se trompe guère en affirmant que le rock de Gjenferd s’abreuve aux diverses sources du rock stoner: celui des premiers albums de Pentagram, du monumental ‘Legend’» de Witchcraft ou encore des formations plus jeunes portant haut l’étendard de ce style inventé par Kyuss et perpétué par une communauté hétéroclite (Wytch Hazel, Green Lung ou encore Church of the Cosmic Skull). Kyuss? Son ombre plane sur l’ultime plage de l’album, ‘Spread like wildfire’.
En y réfléchissant bien, ces dernières années, le rock norvégien nous a réservé de fort belles surprises. La déferlante provoquée par Slomosa avec deux disques colossaux ou le nouvel album monumental de Gluecifer après un silence de près de deux décennies. Deux meutes, l’une de jeunes loups, l’autre de vieux chiens. Du rock authentique, contaminateur et hautement dosé en énergie comme seules les formations scandinaves sont capables d’en produire.
Gjenferd vient grossir les rangs. Il ne reste plus qu’à espérer que le groupe de Bergen aura l’occasion de nous rendre visite. J’ose un appel du pied à mon ami Michel May, programmateur du Rocklette Festival: «Mitch, ce groupe est taillé pour jouer au Val-de-Bagnes!»



